Thomas Bläsi · SVP
En tant que pharmacien, je considère la disponibilité des médicaments comme une exigence fondamentale de notre système de santé. Derrière chaque rupture d'approvisionnement, il y a un patient qui attend son traitement, une inquiétude à laquelle il faut répondre et une solution thérapeutique à rechercher.
La Suisse possède une industrie pharmaceutique de premier plan. Pourtant, elle connaît des difficultés d'approvisionnement pour des médicaments courants parfois indispensables. La concentration de la production et la dépendance envers un nombre restreint de fournisseurs à l'étranger fragilisent notre capacité à répondre aux besoins des patients. Cette fragilité peut avoir des conséquences dramatiques, notamment pour les enfants. Lorsqu'un traitement vital ne peut être administré à temps et qu'aucune alternative appropriée n'est disponible, le pronostic vital peut être engagé. Nous devons prendre au sérieux le risque de perdre un enfant faute d'avoir pu lui fournir le médicament dont il avait besoin. Nous ne pouvons pas attendre qu'un drame survienne pour sécuriser notre approvisionnement.
Au coeur de cette question se trouve la disponibilité des principes actifs ; ces substances qui produisent l'effet thérapeutique du médicament. Il faut distinguer deux situations. Lorsqu'une spécialité commerciale manque, une autre présentation ou une préparation pharmaceutique peut dans certains cas offrir une solution, mais lorsque le principe actif lui-même devient indisponible, les possibilités se réduisent considérablement. Plusieurs marques ne constituent pas une véritable sécurité si elles dépendent toutes de la même source de production.
Notre politique d'approvisionnement doit donc remonter jusqu'à l'origine du médicament. Nous devons savoir où sont fabriqués les principes actifs essentiels, combien de sources réellement indépendantes existent et quelles solutions peuvent être mobilisées lorsqu'un site de production s'arrête. Cette question est également décisive pour les pharmacies. Les pharmacies publiques, hospitalières et indépendantes peuvent fabriquer certains médicaments dans un cadre défini et avec les garanties de qualité requises. Cette capacité constitue une ressource précieuse face aux pénuries, notamment lorsqu'il faut disposer d'un dosage ou d'une forme adaptée à un enfant. Cependant, elle suppose de disposer des matières premières nécessaires, à commencer par des principes actifs de qualité pharmaceutique. Autoriser davantage de préparation sans sécuriser l'accès aux principes actifs laisserait une partie essentielle du problème sans réponse.
Il existe pourtant une possibilité concrète d'anticipation. Certains principes actifs peuvent être conservés pendant plusieurs années dans des conditions appropriées. Ils sont quasi impérissables. Leur stabilité, leur conditionnement et les contrôles requis déterminent leur durée d'utilisation. Cette capacité de conservation doit être évaluée substance par substance pour constituer des réserves stratégiques fiables, avec une attention toute particulière pour les antibiotiques. Je défends donc une approche concrète : identifier les principes actifs prioritaires selon leur importance thérapeutique et la fragilité de leur approvisionnement, diversifier leurs sources, constituer des réserves adaptées lorsque leur stabilité le permet et préserver les capacités de fabrication nécessaires en Suisse avec des partenariats fiables à l'étranger. Les besoins pédiatriques doivent y occuper une place explicite.
Ces réserves doivent s'inscrire dans une organisation opérationnelle. Un principe actif stocké ne devient pas automatiquement un traitement disponible. Il faut des installations, du personnel qualifié, des excipients, des contrôles et une forme pharmaceutique adaptée au patient. Il faut préparer cette chaîne avant la crise, organiser la rotation des stocks et vérifier leur qualité. Nous devons également permettre aux pharmacies de connaître rapidement la disponibilité des matières premières et organiser leur accès à ces dernières. Leurs compétences doivent pouvoir être mobilisées efficacement lorsque la fabrication d'un médicament constitue une réponse appropriée à une rupture. Enfin, tout soutien financier à la production ou à l'approvisionnement devrait être lié à des engagements vérifiables de disponibilité. Les patients et les payeurs de primes doivent pouvoir en mesurer le bénéfice.
L'initiative est trop large. Le contre-projet est insatisfaisant, mais apporte quelques éléments intéressants, notamment le stockage. À titre personnel, je l'accepterai, mais il reste insuffisant et trop coûteux pour les buts que nous pourrions pourtant facilement atteindre autrement. C'est un début. Comme pharmacien, ma priorité est de pouvoir assurer la continuité du traitement. Comme société, notre responsabilité est de tout mettre en oeuvre pour qu'un enfant ne perde pas la vie faute d'un médicament essentiel. Sécuriser les principes actifs, c'est nous donner les moyens d'agir avant qu'il ne soit trop tard.