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Pierre-André Comte · Parti socialiste

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Kantonsparlament (JU)25.03.2026

M. Pierre-André Comte (PS) : Cette proposition est une suite donnée aux réflexions sur la stratégie immobilière de l’Etat. Pas de grand discours, il y a en chacun de nous des convictions personnelles qui ne demandent aucune confirmation publique. Vous connaissez les miennes, elles sont vouées depuis longtemps au combat pour le respect du droit de libre disposition du peuple jurassien et la nécessité d’enraciner l’histoire de la conquête de sa souveraineté sur la partie nord de son territoire ancestral. "L’histoire est témoin du temps et vie de la mémoire", citation de Cicéron.

La mémoire, chers collègues, voilà l’enjeu à l’heure de l’agitation sans fin et sans limite, de sentiments irraisonnés entretenus par l’hystérie des réseaux sociaux, plus asociaux qu’on ne le prétend. Il est des lieux où l’on juge et d’autres où l’on raconte. L’ancien tribunal de Moutier ne sera plus un lieu où l’on tranche, mais peut devenir un lieu où l’on aide à comprendre. Comprendre, chers collègues, c’est plonger dans le calme des choses et c’est sans doute la meilleure façon d’avancer.

La cité prévôtoise n’a pas changé de canton par caprice ni par opportunisme, elle l’a fait au terme de 50 années de lutte politique, de débats, de votes, de déchirements parfois, au gré d’un engagement guidé par une conviction profonde, le droit d’un peuple à être reconnu comme tel et a décidé de son destin. Raconter cette histoire n’est pas rouvrir les blessures, c’est refuser l’oubli, c’est chasser l’amnésie. La lutte des Prévôtois n’a pas été abstraite, elle a été vécue dans les corps, dans les rues, dans les familles. Les années 1975-1976, pour prendre cet exemple, ont marqué durablement la mémoire jurassienne des Prévôtoises et des Prévôtois, comme celle de tous leurs compatriotes.

Manifestations réprimées, violences policières, citoyens traités comme des fauteurs de troubles, voire comme des voyous, alors qu’ils défendaient une identité, une langue, une histoire. Un lieu de mémoire n’est pas un tribunal à retardement. Il ne condamne pas, il l’éclaire. Il ne glorifie pas un camp contre un autre, il restitue la complexité des faits, la pluralité des positions, la lenteur des processus démocratiques et leurs zones d’ombre. Voilà l’idée que nous en avons.

Un lieu de mémoire tel qu’il doit être imaginé ne provoque pas, ne nie pas, ne sacralise pas, il donne les outils pour comprendre. Créer un lieu de mémoire à Moutier dans cet ancien tribunal, c’est dire aux générations futures, voici ce qui s’est passé, voici pourquoi cela a été douloureux et voici comment malgré tout une solution démocratique a fini par émerger. Un lieu de mémoire, c’est un geste d’apaisement. Car une société qui ose regarder son passé sans complexe ni caricature est une société plus forte, plus confiante, plus réconciliée avec elle-même.

Ce lieu ne serait pas un monument contre Berne, il serait un monument pour l’histoire, un espace de transmission, de documentation, de dialogue où l’on apprend que la démocratie est un chemin exigeant, parfois rude, précieux parce qu’il oblige à la persévérance dans l’effort collectif par lequel la communauté humaine façonne son destin. Parler de la mémoire, loin d’être archaïque, est une exigence contemporaine. A l’heure où l’instantané règne sans partage, prendre le temps d’interroger l’histoire et la mémoire des peuples est un geste audacieux, je dirais même avant-gardiste, c’est élargir le champ, redonner de l’ampleur à la pensée. C’est une manière exigeante et résolument moderne d’habiter le monde.

L’histoire ne se limite pas au passé et n’existe pas pour lui seul. Elle est matière vivante, force en mouvement. Elle est un levier pour comprendre le présent et inventer l’avenir. Bien sûr, chers collègues, invoquer la mémoire implique qu’il ne faut jamais se laisser enfermer par la sécheresse d’un regard vide, figé aux lisières d’un horizon qui se referme sur lui-même. Il faut au contraire se projeter vers des perspectives lointaines, accessibles à ceux qui les cherchent, en toute chose et quelle que soit la valeur que l’on donne à la chose, il faut regarder de haut et de loin au lieu d’ergoter dans la plaine entre des horizons obscurs et rétrécis. Entretenir la mémoire des faits, des évolutions, des crises, permet précisément cela.

L’aboutissement du 1er janvier 2026 qui a vu Moutier rejoindre le canton du Jura est celui du droit, non celui de l’effacement de l’autre. Il ne se mesure pas à la disparition des tensions passées, mais à la capacité collective de tourner une page sans la déchirer. Chers collègues, accueillir la cité prévôtoise avec générosité et sans triomphalisme implique de reconnaître la complexité de son histoire, y compris ses moments les plus douloureux. Une mémoire ni héroïsée, ni édulcorée est une condition de la réconciliation à laquelle tous aspirent, parce qu’en définitive, rappeler d’où nous venons, c’est savoir où nous allons.

Un mot maintenant sur la position du Gouvernement. Je vous avoue que ce qu’il écrit dépasse mes faibles capacités de compréhension. En effet, à mon grand étonnement, notre initiative se voit poliment renvoyée au postulat no 458 de notre excellent collègue Gauthier Corbat, intitulé "Aux Arts !". Faut-il s’incliner devant cette innovation en vertu de laquelle tout ce qui touche à la mémoire relèverait désormais des beaux arts ? Si le Gouvernement souhaite dès à présent que chaque proposition mémorielle soit soumise au filtre de l’esthétique, on permettra cette question, exempte de toute ironie bien sûr, si l’histoire et la mémoire relèvent des beaux arts, la position du Gouvernement relèverait-elle des arts premiers, par ailleurs fort respectables ? Serait-elle déjà un bel objet ancien, un peu figé, que l’on observe avec curiosité, témoin d’un autre temps, d’une autre sensibilité et d’une autre manière de concevoir le débat public ? Je me refuse à le croire. Ne reléguons pas la mémoire à une exposition artistique aussi séduisante soit-elle, acceptons qu’elle demeure ce qu’elle a toujours été, l’expression d’une force inquiète, exigeante, dérangeante, mais indispensable à toute communauté qui prétend penser son avenir. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que les Pères de la Patrie aient toujours choisi comme refuge l’histoire, cette école du dépassement et j’ajoute qu’ils aient chérie une littérature qui porte à incarner les songes.

Concrètement, un lieu de mémoire peut avoir plusieurs formes. Mémorial sobre avec ses noms, ses dates, l’évocation des faits, centre de documentation, parcours explicatif avec ses panneaux, ses archives, ses témoignages. Le choix existe, il est plutôt large, il n’est pas exhaustif et peut être augmenté ou diminué. Ce lieu peut ne pas occuper tout l’espace disponible, juste celui qu’il lui faut.

Chers collègues, nous discutons ici d’un postulat dont nous connaissons tous la faible capacité institutionnelle à imposer la moindre contrainte. Consacrer un peu de temps nécessaire, le peu de temps nécessaire, à l’étude de notre proposition ne mettra pas les finances de l’Etat en péril, ni ne provoquera de surmenage administratif. Je prends ici le contre-pied de Monsieur Beuret. Si nous avions pensé que le contraire fut possible, jamais ne l’aurions-nous soumis à l’approbation du Parlement. A Moutier, la fête est terminée, la mémoire, elle, demeure. Sur ces mots, je vous invite à accepter le postulat qui vous est soumis.

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ju.recapp.ch
Institution
Kantonsparlament

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