Pauline Godat · Les Verts
Mme Pauline Godat (VERT-E-S) : Nous avons parlé ce matin de sangliers et de chasse et nous parlons maintenant de poissons et de pêche. La motivation à déposer ce postulat réside dans la constatation et si certains d’entre vous sont pêcheurs, vous ne pourrez pas me contredire, de la baisse des effectifs de nombreuses espèces de poissons emblématiques de nos rivières jurassiennes. On pense notamment à la truite rhadonienne et à l’ombre commun. Cette baisse est évidemment liée à plusieurs facteurs dont notamment la présence accrue de prédateurs comme les cormorans, la moindre qualité de l’eau dans certains secteurs ou certains cours d’eau et l’augmentation de la température de l’eau. C’est à ce facteur en particulier que s’intéresse ce postulat.
En effet, la température de l’eau est une des variables les plus importantes pour les écosystèmes aquatiques, influençant à la fois les processus chimiques et biologiques. Certaines espèces de poissons sont très sensibles à l’eau chaude, ce qui peut favoriser certaines maladies, rarifier leurs sources d’alimentation ou nuire à leur reproduction. Des températures plus élevées pourraient être favorables à certaines espèces, favorisant ainsi leur invasion biologique. Les espèces typiques des eaux froides, souvent des indicateurs de milieux en bon état écologique, ne pourront subsister face à des températures trop élevées. Ainsi, le réchauffement des eaux pourra à lui seul avoir un impact négatif sur les indices biologiques de qualité des eaux appliqués en Suisse.
Petit rappel chiffré, vous m’excuserez. Le réchauffement moyen des cours d’eau a été de 0,33 degré par décennie sur la période 1979 à 2018 et de 0,37 degré par décennie en moyenne durant la période 1998 à 2018. Cela correspond à environ 90% de la hausse de la température moyenne de l’air sur la période correspondante. Les cours d’eau se sont réchauffés de manière plus importante en été qu’en hiver, créant une différence de température entre l’hiver et l’été qui augmente progressivement. La forte hausse estivale s’explique par le réchauffement atmosphérique plus marqué à cette saison ainsi que par la multiplication des vagues de chaleur estivale durant les dernières décennies. En effet, au cours des étés caniculaires 2003, 2015 et 2018, des records de température ont été battus dans de nombreuses stations de mesure. Durant l’été 2018, de nouvelles valeurs maximales ont été enregistrées pour presque un tiers des stations de mesure.
Quant aux prévisions pour la suite pour la période de 2030-2040, le réchauffement médian annuel de la température de l’eau estimé est de 1,1 degré pour les bassins versants du plateau suisse par rapport à la période de référence 1990-2000. Les bassins versants tels que la Birse et de l’Arc, qui sont actuellement moins sujets aux températures élevées de l’eau atteindront à l’avenir assez souvent le seuil légal de 25 degrés.
Venons-en maintenant aux solutions par rapport à cette problématique de la température de l’eau. Selon différentes sources, la végétation le long des cours d’eau et les projets de renaturation sont actuellement considérés comme la seule stratégie d’atténuation efficace. Il est important de noter que ces mesures sont efficaces uniquement le long des petits cours d’eau, car il est impossible d’ombrager un grand fleuve ou un lac avec de la végétation, ça paraît logique. De plus, l’effet obtenu est local, c’est-à-dire que quelques kilomètres en aval des zones ombragées, l’effet est déjà perdu.
L’ajout de végétation le long des cours d’eau est donc une réponse possible afin d’offrir à la faune et à la flore des habitats protégés du réchauffement. Cette piste est confirmée par un rapport du canton de Vaud sur la qualité des eaux qui précise, je cite : "Face à cette situation du réchauffement de l’eau, plusieurs options sont possibles : végétaliser les berges, restaurer les cours d’eau altérés, améliorer la connectivité pour l’accès aux zones de refuge et de reproduction et réduire l’utilisation régulière de l’eau à des fins industrielles et agricoles. Les enjeux liés à la température des rivières sont donc des éléments importants à prendre en compte dans la gestion intégrée des eaux à l’échelle du territoire", fin de citation.
Revenons maintenant au niveau jurassien. Dans le monitoring jurassien 2024 de la qualité des eaux de surface, il est dit que, et là aussi je cite : "L’ombrage naturel par la végétation rivulaire avec les arbres et les arbustes permet de réduire l’exposition solaire, notamment en limitant l’absorption du rayonnement solaire par l’eau, en réduisant l’évaporation et en maintenant un taux d’humidité plus stable dans l’environnement immédiat du cours d’eau et donc la température de l’eau. La reconstitution de l’ombrage naturel par la plantation d’une végétation dense, dont les essences adaptées aux lieux peuvent constituer un toit de verdure au-dessus du cours d’eau, représente la mesure la plus prometteuse pour limiter le réchauffement des eaux. La végétation riveraine dense peut limiter de 4 degrés la température journalière maximale. L’effet refroidissant des affluents bien ombragés est mesurable même dans le cours d’eau principal qui, en raison de sa largeur, ne peut pas être entièrement ombragé. Cette mesure doit être pensée à long terme et nécessite une coordination importante avec les riverains et les propriétaires fonciers. Les différents projets de réhabilitation des cours d’eau menés ces dernières années intègrent cette thématique. Pour optimiser son impact, la végétation des berges doit être renforcée en complément d’autres mesures de gestion comme la limitation des prélèvements en période des tillages et la réduction du ruissellement d’eau chaude issue des surfaces imperméabilisées", fin de citation.
J’en viens maintenant aux arguments du Gouvernement pour refuser ce postulat. Il dit que le dispositif prévu par la législation cantonale sur la gestion des eaux est suffisant et très efficace pour à la fois protéger les berges boisées et assurer leur entretien adéquat. Ce n’est pas ça que demande mon postulat, ni d’imposer d’ailleurs le boisement des berges par l’Etat. Le but de ce postulat est justement de réorienter les subventions là où les cours d’eau jurassiens en ont besoin, ils ont besoin d’être mieux protégés.
Cela ne signifie donc évidemment pas que tous les cours d’eau doivent être arborisés. D’où la proposition faite dans le postulat de dresser un inventaire qui compile les données à la fois du cours d’eau en termes de présence de poissons sensibles au chaud, de monotonie du fond de la rivière et de ses berges, par exemple l’absence d’arbres ou les berges boisées, le type de végétation sur la berge, la présence d’espèces rares sur les berges. Le but final est donc de mieux cibler les subventions favorables aux berges boisées là où les poissons en ont besoin et non de pratiquer une politique de l’arrosoir. Il s’agit donc bien d’affiner le processus en cours pour mieux répondre aux besoins des poissons. J’espère que ces quelques éléments vous auront convaincus et je vous remercie de votre soutien.